Le chorégraphe Angelin Preljocaj a souvent rêvé de travailler sur un requiem. Avec cette nouvelle création pour 19 danseurs, il franchit enfin le pas et imagine un requiem chorégraphique, une procession des corps, où l’on retrouve Mozart, Ligeti mais où s’invitent Bach, Messiaen et beaucoup d’autres surprises !
Dans chaque requiem, il y a toujours des moments très singuliers, propres à chaque compositeur. C’est pourquoi Angelin Preljocaj décide ici d’en traverser plusieurs et d’y ajouter des pas de côté contemporains pour façonner une forme spectaculaire. Avec une écriture chorégraphique ciselée et aérienne, il parvient à évoquer les sentiments complexes que l’on ressent à la perte d’un être cher. Des moments envahis de tristesse mais aussi parfois de joie, où l’on se remémore des souvenirs heureux. Malgré le deuil, les lames de fond de la vie remontent à la surface, habitent littéralement la danse, traversent les corps, les transcendent pour porter un message d’espoir. L’immense palette musicale offre au chorégraphe une page blanche merveilleuse pour écrire de nouvelles grammaires, pour insuffler aux corps affûtés des danseurs, toute la palette des sensations. Ce sont toutes ces émotions que ce Requiem(s) éblouissant révèle avec une grâce infinie.
Entretien avec Angelin Preljocaj : « Ce requiem chorégraphique est une façon de célébrer la vie »
Comment cette pièce a-t-elle vu le jour ?
L’idée de travailler sur un requiem m’intéressait depuis longtemps. Beaucoup d’artistes l’ont fait, en musique évidemment, mais aussi en théâtre, en peinture… L’iconographie est extrêmement riche, ne serait-ce qu’avec les Pietà, ou les descentes de croix de Rubens. Et puis, en 2023, j’ai perdu beaucoup d’êtres chers : en premier lieu mes parents, disparus à six mois d’intervalle, mais aussi plusieurs amis. C’était donc le moment de se poser physiquement la question du deuil, et de créer une composition à partir des corps sur l’idée de la mort et de la perte. Paradoxalement, ce requiem chorégraphique est une façon de célébrer la vie. De ces blessures, qui ne se refermeront peut-être jamais, peuvent naître la joie de restituer la mémoire de ceux qu’on a aimés.
Vous parlez également de « procession des corps » à propos de Requiem(s). La pièce comporte-t-elle une dimension rituelle ?
Pour Émile Durkheim*, l’idée de civilisation a démarré le jour où on a commencé à enterrer nos morts. Il ne s’agit pas forcément d’être dans un recueillement triste ; il peut y avoir de la joie, de l’énergie. En Indonésie par exemple, il existe des endroits où on déterre les morts, on les habille, on les met à table. Il y a une sorte de plaisir à retrouver l’être cher qu’on a perdu. Sur les photos, on voit des gens en train de trinquer avec des corps qui sont presque à l’état de squelettes. C’est étrange, assez cocasse. De manière générale, l’idée de rituel, c’est-à-dire le fait de reproduire certains gestes, certains processus corporels, certaines façons d’être ensemble, induit du sens et génère des émotions, des sensations, qui sont nécessaires à ce qui fait civilisation. Donc mon espoir le plus grand, c’est que le spectacle soit, à la fois pour les danseurs et pour les spectateurs, une façon de se réunir autour de l’idée de la perte, de la mort, et de ce miracle qu’est le fait d’exister.
Les émotions que l’on peut traverser face au deuil sont multiples et parfois indéfinissables. Le pluriel suspendu de Requiem(s) était-il une façon de le signifier ?
Absolument. Le « (s) » renvoie aussi aux différents types de rituels qui sont en jeu dans le spectacle. Chacun d’entre eux correspond à une atmosphère spécifique, portée par une séquence musicale choisie. Les morceaux sont variés, et peuvent aller d’un extrait du Requiem de Mozart à des créations sonores faites pour l’occasion, en passant par des extraits de messes ou de cantates. Derrière ce « (s) » se loge en creux la multiplicité des références qui ont nourri la pièce, qu’elles soient audibles ou inaudibles, visibles ou invisibles. Le pluriel renvoie in fine à des enjeux liés à la création elle-même. Il y a plusieurs chemins pour créer des émotions, et proposer un spectacle, c’est faire une sélection. Choisir chaque jour, presque à chaque instant, une option qui va dessiner un chemin, et emmener la pièce – et donc le public – quelque part.
* Émile Durkheim : sociologue français (1858-1917) considéré comme le père de la sociologie moderne (ndlr)
Extrait des propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian pour La Villette, avril 2024